Pourquoi je prétends être poète

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Il me suffit de croiser le matin dès l’aube, une fleur dégoulinant de tout l’or des premières gouttes de rosée. Le lever magnifique du soleil. Pour que je tombe nez à nez face à mon impuissance, mon incapacité à trouver les mots justes pour décrire ces formes merveilleuses. Éclabousser la toile de la vie de ces couleurs irréelles.

Alors, je me dresse là, devant les murailles imposantes du silence. Sous les caresses du vent. Je reste là. Muet, figé. Parce que la lumière et la beauté sans forme me pénètrent jusque dans mes profondeurs, me brassent et me transfigurent. Parce qu’il me faut des mots. Des grands mots monstrueusement élargis comme une main prête à porter le monde. Ceux dont je dispose ne sont pas inutiles ; ils sont justes comme de petits bols inaptes à contenir, à exprimer la grande Âme de la vie qui anime toute chose. Qui nous ouvre le cœur par de denses émotions, l’émerveillement.

Et quand mes pupilles se dilateraient pour contempler au delà de la beauté de la forme, les mystères du fond. Quand mes sens s’aiguiseraient au point où mes perceptions de la vie seraient incroyablement décuplées, je ne serais pas plus apte à mettre en mots les images et les ressentis. Je ne serais pas plus poète. Parce que les mots sont impuissants à exprimer la pureté des vibrations, des émotions, l’émerveillement de l’âme face aux mystères de la vie. Ils le savent. Ils sont à mi-chemin entre la terre et le ciel, le néant et la vie consciente d’elle-même.

Je pourrais ouvrir la bouche. Mais je parlerais sans rien dire. Parce que seul le silence peut contenir l’extase infinie qui s’exhale comme un doux parfum de tout ce qui vit. Seul le silence peut l’exprimer, le purifier. C’est la langue commune à tous les hommes, à tous les êtres; le Babel qui nous ouvrirait les portes du ciel et des dieux.

Les mots resteront à jamais impuissants devant la grande réalité de la vie. Et je le serais aussi tant que je m’armerais d’une plume. Impuissant à devenir un poète. Un vrai.

Daves.

Je n’oublierai jamais…

Je n’oublierai jamais cette nuit de mai encore vivante en moi. Ce croissant de lune à peine voilé par les nuages, ce doux vent qui me caressait la peau, et, Françoise devant moi. Elle n’était pas très jolie ; son visage manquait quelque chose qui l’aurait purifié comme un beau dessin aux traits négligemment esquissés et aux couleurs pâles. En réalité, je me sentais plus attiré par sa beauté intérieure, son intelligence, que par ce masque d’ébène aux traits grossiers qu’au plus profond de moi, je chérissais. Le secret de notre amitié résidait dans la profonde complicité qui s’était installée entre nous, cette étoile, volée au clair de lune, que j’avais cachée dans son cœur et que je contemplais chaque jour à travers ses beaux yeux.

Nous étions au sommet d’une colline. Le bruissement du vent taquinant le paysage donnait un tumulte confus, dans lequel, les feuilles mortes et les herbes fraîches faisaient entendre leurs voix. Françoise me regardait sans rien dire. Nous marchions main dans la main, insouciants, heureux. Nous brûlions de cette flamme incandescente des premiers amours, des premières passions, des premiers baisers. Je lui fis savoir que j’étais très gêné de marcher seul à travers les bois pour me rendre au lycée sans elle à mes cotés. Que son état de santé, plutôt triste, me donne de la peine. Elle commença une phrase qu’elle ne termine pas :

– Je…je suis…comment dire ?

– tu n’as rien à redouter, lui dis-je pour la rassurer, rien à craindre.

– je suis enceinte.

– …

Cette phrase résonna dans mon cœur comme une balle de fusil. Tel un éclair, la première solution qui traversa mon esprit, c’était l’avortement. En cette matière, les filles avaient autant de recettes que de jours dans l’année, autant d’armes pour ne pas succomber sous la foudre de la famille déshonorée. La majorité des adeptes de cette pratique en payait le prix de leur propre vie. Mais cela demeurait une issue de sortie quoique risquée.

Ma grande tentation, ce fut de procéder à la politique du blanchissage. En effet, lui proposer une solution pareille m’aurait aligné dans les rangs déjà très longs de ceux qui recouraient à cette pratique diabolique. L’heure était venue pour moi de prendre mes responsabilités. Même si j’avais trop bonne réputation pour devenir père de famille si tôt. Ma mère aurait laissé paraître sa surprise, et éclater sa colère en mille feux pour me consumer : David, qui t’a appris les choses de Satan ?

En réalité, si la sexualité était un sujet tabou pour les parents, il ne l’était pas pour nous. Ma mère ne se sentait pas à l’aise quand il était question de parler de ces « choses diaboliques » avec moi. Par conséquent, j’en faisais souvent le sujet principal de mes commentaires en compagnie des mes amis. Pour nous, c’était un moyen d’affirmer notre masculinité et notre puissance. Je pouvais me vanter d’avoir fait ça avec plusieurs filles, accablant de paroles désagréables, ceux qui prétendaient être abstinents dans le but d’être en accord avec certains principes moraux ou religieux. Ou par timidité.

J’avais 14 ans et Françoise 13. Mon imagination me jouait des tours et me faisait croire au pire. Et que rien finalement ne s’arrangerait. En réalité mes craintes avaient quand même raison d’être car son père n’était qu’un ivrogne. Sa femme était un tambour duquel il tirait mille et une harmonies au gré de ses fantaisies. Pourtant il n’aurait jamais tenu deux minutes devant un homme vigoureux de son âge. Jamais.

Alors que nous descendions de cette colline magnifique, c’est sûr que Françoise y pensait. A cet alcoolique, ce monstre qu’elle avait pour père. A nos folies, notre inconscience. Toutes les images, les souvenirs de sa vie agitée brillaient tels d’innombrables étoiles dans le ciel noir de sa pensée. Elle grelottait de froid et de frayeur. Son cœur battait la chamade. Si seulement il était possible d’effacer le passé et de tout recommencer à nouveau…

Pour m’extirper de ce trouble qui m’envahissait, Françoise me rappela tous nos souvenirs enfouis dans chaque pierre de cette route que nous empruntions quelques mois auparavant pour nous rendre à l’école, nos errances à travers les bois et les roses que nous avions cueillies au bord du chemin… Tout rejaillissait dans ma mémoire comme des feux d’artifices. Tous ces petits bonheurs ajoutaient une dose de nostalgie à mon cœur en proie à un malaise indescriptible. J’avais l’impression que rien ne serait plus jamais comme avant.

Comme nous arrivions déjà à ce petit carrefour qui donnait sur nos habitations respectives, elle se rapprocha un peu plus de moi, s’appuya sur mon épaule comme si elle manquait de force pour avancer, puis, se mit à pleurer doucement. Et comme j’essuyais, de mon mouchoir, les larmes qui dégoulinaient de ses yeux, elle se serra fort contre moi avec cet élan dans lequel je sentais que son amour la portait. Tout à coup, j’eus l’impression que la nature revêtit, comme par magie, mille parures féeriques. Et que ses couleurs devinrent éclatantes, vives, comme dans un beau rêve. Dans une ultime étreinte, je vis à travers ses yeux, un soleil éclatant d’amour dont je n’oublierai jamais les milles scintillements.

Cette nuit là, je ne pus dormir de la nuit. Fallait-il en parler à ma mère ? Que fallait-il faire ? Questions sans réponses. Mais quant à toi, Françoise, tu ne te posais pas ces questions. Tu n’étais pas chez tes parents cette nuit là, n’est-ce pas ? Tu t’es rendu à la rivière alors que nous venions de nous quitter. Pour en finir. Pour ne pas affronter la réalité. Tu t’es procuré un rayon de vélo. Tu as écarté les jambes. Et tu l’as enfoncé dans tes entrailles.

Et le matin, on t’a retrouvé là. Morte. Partie. Et moi tout seul.

Tout seul avec mes remords dans un monde dépeuplé, et même si aujourd’hui j’essaie de me reconstruire, je ne t’oublie pas. Non, jamais. Et je demande chaque jour à Dieu de me pardonner. Et de m’aimer. Comme moi je t’ai aimé.