chien. image libre pixabay.com

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Le grand voile des ténèbres tombait sur le village, et dans le ciel, la lune jouait à cache-cache avec les nuages privant régulièrement le village de sa lumière argentée. Les hiboux hululaient dans les arbres. La végétation frémissait, heureuse sous les caresses de la brise. Les mille sonorités de la nature, agencées, accordées en parfaite symphonie formaient un paisible concert.

Rassemblés ce soir-là, comme d’habitude, autour du feu, nous étions suspendus à la langue de grand-mère. Elle nous racontait des histoires qu’elle clôturait toujours par des phrases rendant hommage à la vertu. Écoutons celle-ci : « Il était une fois, dans un village perdu, vivait un vieillard solitaire. Sa tête couronnée de cheveux blancs, ses joues creuses, ses membres maigres et tremblants faisaient douter de la réalité selon laquelle il entretenait une plantation et allait chaque soir à la forêt pour ramasser du bois mort et des fruits sauvages.

Par des jours de repos, il restait assis à l’ombre de sa case, regardant les lézards jouer dans le sable, et escalader les deux manguiers semés par ses deux fils disparus sept ans plus tôt dans une guerre civile. Il avait tout perdu, tout ce que la vie pouvait donner de meilleur à un octogénaire. Et il pleurait quand il pensait à sa chère épouse disparut dans sa cinquantième année, cet être cher qui rendait agréable toutes les secondes de sa vie… Parfois ces souvenirs douloureux lui paraissaient si insoutenables qu’il rêvait de plus en plus de ce jour ou la mort frapperait à sa porte. Il voyait en cela la fin de ses souffrances, un soulagement, une libération. »

Grand-mère interrompit son récit brusquement sans raison apparente et prit sa tête dans ses mains tremblantes pendant quelques secondes, comme si elle était émue par la condition difficile de ce vieillard et que les vibrations de ses souffrances traversaient son âme tel un éclair… Elle toussa trois fois et continua : « Souvent, sa chienne, qu’il appelait Tobie, le perturbait dans ses méditations en se glissant entre ses pieds, caressant de son pelage blanc ses jambes frêles. Il sursautait, lui caressait la tête et souriait. Il avait une fille, la seule enfant sur qui il comptait. Depuis qu’elle s’était mariée, la douloureuse expérience de la vie solitaire le hantait.

Un jour, il reçut une visite impromptue de celle-ci. Elle lui annonça qu’elle était enceinte et qu’elle venait pour un bon moment. Grand-père fut ravi de son initiative, car ces moments n’avaient pas de prix pour lui. Il était fier d’elle. Elle s’appelait Lori. Elle aimait les chiens et ça tombait plutôt bien. Il s’était créé une complicité soudaine entre elle et Tobie, comme un coup de foudre. C’était un plaisir pour Lori de jouer avec la chienne et de passer ses soirées à brosser son pelage. Les mois passèrent, et un matin, elle enfanta d’un mignon garçon.

Quelle joie pour grand-père ! Quelle renaissance ! Pour lui qui s’était cru maudit, voilà qu’un soleil d’espoir brillait à l’horizon. Il sacrifia ses deux porcs pour l’organisation d’un festin. Il voulait que tout le monde sache que le Bon Dieu avait pris pitié de lui, et que tous mangent et boivent à la santé du nouveau-né. Une fois les festivités passées, il fut impossible de renouer avec le rythme de vie habituel des jours antérieurs. Tout tournait désormais autour du bébé. Dès les premières lueurs de la matinée, lori passait des heures interminables à le bercer, quand il n’était pas dans les bras de grand-père.

Ce nouveau mode de vie attristait peut-être Tobie. À la voir regarder, immobile et étendue sur l’herbe, Lori cajolant son bébé, grand-père ressentait en elle la tristesse, la jalousie même. Il exagérait peut-être, mais il le pensait réellement. Personne n’avait plus du temps pour elle. Et comme elle restait de longues heures, silencieuse, peut-être rêvait-elle de petits chiots ? Par les journées chaudes, grand-père laissait le bébé reposer à l’ombre, sur un matelas de paille. Et toujours, Tobie s’approchait doucement, tout doucement pour ne pas le réveiller, et restait là, près de lui, émerveillée, absorbée dans la contemplation de son visage endormi.

Grand-père n’appréciait guère cette position étrange de Tobie, et Lori craignait pour son bébé. Il développa à l’égard de cette douce chienne une méfiance non fondée, presque maladive. Et si ses instincts de carnivores la poussaient à dévorer de cette boule de chair vivante ? Ils devinrent violents. À chaque fois qu’ils la surprenaient auprès du bébé, ils lui infligeaient des coups, et tout ce qui était à portée de main pouvait servir de châtiment. Les réprimandes se succédaient, mais Tobie semblait ne pas comprendre le message qui lui était adressé.

Un jour, grand-père lui donna un violent coup de bâton qui lui blessa la patte arrière- gauche. Et ce fut lui qui dut prendre soin d’elle. Il lui fit des cataplasmes d’argile, et la posait tous les soirs près de lui quand il fumait la pipe, les pieds tendus à la flamme. Surtout, il jura de ne plus reprocher à Tobie ce qu’il considéra pour elle désormais comme un loisir : rester en compagnie du bébé.

Vint alors une journée particulièrement chaude, où le soleil déversait sur la végétation luxuriante, l’or brûlant de ses rayons. Grand-père travaillait dans sa plantation avec Lori, tandis Tobie, en pleine convalescence se reposait aux cotés du nouveau-né. Soudain, un gros serpent noir sortit des hautes herbes. Il rampait, avançait inexorablement vers le bébé tout en flairant l’air chaud de sa langue fourchue, et ses écailles soudées luisaient au soleil. Tobie le regardait fixement d’abord, puis quand il fut proche, prêt à mordre, elle se lança à l’attaque. Elle manquait de force, de vivacité, privée d’une patte encore douloureuse. Mais l’adversité, la nécessité de combattre pour la survie firent pousser en elle une force capable de déplacer les montagnes et elle lutta de toutes ses forces…

Aux champs, grand-père défrichait les herbes tandis que Lori retournait immédiatement la terre à l’aide d’une houe, la préparant ainsi pour les semis futurs. Tout à coup, Tobie surgit, gueule béante, langue pendante, et son pelage blanc tacheté de sang…
 » Mortelles douleurs ! » s’écria lori en tombant lourdement sur le sillon qu’elle était en train de tracer, « Tobie est tachetée de sang, elle a dévoré mon enfant ! »
– Quoi ? interrogea grand-père.
Lori se mit à se lamenter en s’agitant violemment au sol. Grand-père sentit ses pouls s’accélérer et ses yeux s’injecter de sang. Le cri perçant de sa fille l’alla jusqu’au  cœur.

Tobie se rapprocha du vieillard, dans une course animée par le triomphe, la fierté d’un devoir accompli. Pourtant, grand-père sentit monter en lui une grande colère. Cette chienne était capable d’un pareil acte – pensait-il – et les craintes n’étaient pas non fondées. Son cœur s’enfla comme un ballon d’air, et, dans un maniement habile du coupe-coupe, il lui trancha net la gorge. »

Que ne peut-on faire remonter le temps, tout effacer et recommencer à nouveau ! C’est peut être possible sur un tableau noir, mais pas dans la vie ou tout acte accompli, volontairement ou non, est écrit de façon ineffaçable sur les pages de l’histoire… écoutons plutôt grand-mère : « Précipitamment, grand-père, suivi par Lori, se rendit à la véranda avec une course qui faisait douter de sa vieillesse. Grande fut leur surprise lorsqu’ils virent un grand serpent noir gisant juste à côté du bébé ! Ils comprirent alors ce qui s’était passé : Tobie avait lutté, et donné sa substance pour la survie du nouveau-né. Mais ce geste d’héroïsme l’avait couté la vie.

Partagé entre la joie et le remord, attristé par ce qu’il était en train de vivre, grand-père sentit de chaudes larmes sillonner le long de ses joues, avant de tâcher la terre poussiéreuse. Le crépuscule avait une de ces pâleurs pourpres, qui revêtait la nature d’un décor funeste. Le verre était brisé, impossible de le reconstituer.
Tobie, gisant sur l’herbe, et gesticulant pour la dernière fois, mourait à travers sa large plaie. Ce sang rouge vif, symbole d’héroïsme, leur avait redonné la joie de vivre, mais quelle récompense ?

Grand-père fabriqua un cercueil en bois et l’inhuma dans un coin de sa cour. Il planta sur sa tombe des fleurs d’hibiscus, ses préférées. Et plus tard, une fois Lori partie rejoindre son mari, il prit l’habitude de s’asseoir là tous les soirs, sur la tombe, le regard perdu à l’horizon. Une fois la nuit complètement tombée, il se levait péniblement, les membres tremblants, le cœur triste, et avec dans la bouche quelque chose à la saveur désagréable, celle du remords. Il pensait à son petit fils qu’il avait prénommé Tobie, en mémoire de cette chienne qu’il voyait toujours dans ses rêves, encore plus blanche, plus belle et plus amicale qu’autrefois.

Moralité ?

La colère est vaine et a pour seul effet de faire naître en nous de monstrueuses flammes. Elle consume, détruit et s’empare de nos âmes, puis, nous laisse sans force devant les regrets. A cause d’elle, nous pouvons perdre ce que nous avons de plus cher dans la vie : prenez garde mes enfants ! Soyez unis et aimez-vous les uns les autres. Et vos cœurs qui se dilateront deviendront comme des paumes prêtes à porter le monde, car vous êtes sous tous les cieux la semence de la gloire et de la prospérité.

Daves.

 

Beaucoup de gens expriment des vœux, nourrissent des rêves ou font des souhaits, mais ils ne se rendent pas compte que ces vœux ne sont que l’expression d’une aspiration : ce peut être un vide à combler, un excédent à évacuer, un équilibre perdu, un deuil non consommé, une résignation, une fuite, ou encore, tout simplement le besoin de sortir de la monotonie. L’on a une aspiration profonde qui s’exprime, par mauvaise interprétation ou par désir de la rejeter, l’on cherche à l’interposer. L’aspiration est alors transférée sur les choses qui nous entourent, un homme, une femme, des bijoux, des chocolats, la nourriture, des objets ou encore le vide. Ces choses deviennent alors pour nous des symboles de notre aspiration, la représentation, l’incarnation. L’on la poursuit de toutes nos forces et quand l’on est proche d’elle, on sent le dépit nous envahir, plus elle est proche moins elle vaut, car, lorsqu’on réussit à la posséder, on se rend très vite compte qu’elle ne nous satisfait pas. Est-ce de l’avidité ? Non, ce qui se passe c’est que, quelque belle sera la statuette de l’unité, même en la saisissant tous ensemble, on ne sera pas pour autant unis, car, ce n’est pas la statuette que nous voulons mais l’unité.

Alors, je vais reposer ma question, au risque de paraître ridicule : savez-vous réellement ce que vous voulez ? Si vous pouvez répondre à cette question, je vous envoie une deuxième : recherchez-vous vraiment ce que vous voulez ?

Beaucoup choisissent de mauvaises réponses à leurs aspirations, par exemple, une femme, prennent la première, sans succès, passent à la deuxième, la troisième ainsi de suite sans trouver d’eau assez douce pour étancher leur soif. Ils finissent par conclurent qu’ils n’ont pas de chance ou que celles-ci sont incompétentes. Mais que voulaient-ils réellement ? Trouver celle qui sait le mieux faire l’amour? Faire tomber les arguments de toute jolie fille qui semble leur résister ? Ou avoir une personne qui satisfasse à la solitude existentielle qui les effraye, à qui ils pourront confier leur vulnérabilité, question de trouver un peu de sécurité et de paix avec leur propre conscience ? Voulaient-ils une épaule sur laquelle poser leur tête quand la vie leur racle les pieds ? Dans ce cas, était-ce un canon sexuel qu’il leur fallait chercher ?

Nous savons très peu de ce que nous voulons réellement. A la vue du doute, l’on panique, on laisse décider le temps et le fameux hasard. Lorsque se pose le problème de choix, c’est comme si le ciel nous tombait sur la tête. Certains fuient, d’autres s’accrochent à des faux-fuyants, les plus chanceux font décider pour eux, comme ça, c’est l’autre qui sera le coupable si ça tourne mal, et si jamais ça tourne bien, ils seront les héros qui savent choisir leurs conseillers. Le problème de choix ne devrait pas se poser, car, au fond, l’on ne peut vouloir deux choses à la fois, encore moins deux choses opposées. La théorie de la lutte entre la raison et la passion n’est que la traduction de notre avarice à désirer posséder tout à la fois, même si ce n’est pas ce qu’au fond nous voulons. Et dans cette lutte l’arbitre que nous voulons souvent considérer comme la chance, ne doit être rien d’autre que notre fond intérieur. L’on doit s’interroger et s’écouter. Confondre vouloir et désirer est une chose, vouloir strictement les dissocier est une autre. La première est une bêtise, la seconde est une super bêtise. Bêtise parce que le vouloir relève souvent du normatif et le désirer du positif. Se mettre à choisir entre les deux c’est croire qu’ils se valent, donc sont substituables, ce qui est faux. Super bêtise parce que quelque soit leur catégorisation, tous deux ne sont que l’expression d’une et même aspiration, chacun dans sa langue. Il est clair que suivre une des deux ne résoudra pas nécessairement le problème, mais écouter les deux dans le but de desceller quelle est cette aspiration nous permettra de savoir ce qu’on veut réellement et par conséquent de choisir une solution qui se rapproche le mieux de notre aspiration.

Une aspiration mal placée est une déception programmée. Alors, lorsqu’il vous arrive de dire « je veux », allez plus loin au-delàs de l’objet que vous avez cité pour rechercher l’aspiration même, la source de votre vœu, et ce n’est que là que vous pourrez avec un peu de chance faire un choix de réponse qui soit mieux approprié à votre vœu. De plus, bien quand vous aurez trouvé la réponse à votre aspiration, n’allez pas croire qu’elle fera tout le boulot toute seule. Vous devrez l’orienter, être patient et surtout faire taire les voix de l’univers qui vous suggèrent des symboles qui même s’ils le veulent, ils ne pourront satisfaire à votre aspiration. N’allez pas rêver, il n’y a pas de parfaite solution, mais il y en a de meilleures et chacun de nous mérite la meilleure.