photo libre de droit. pixaxay.com

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Aux matins de la vie, l’enfant s’ouvre, telle une rose aux pétales délicats, à la lumière. Comme un trésor dont la valeur dépasse de loin les biens de ce monde, il est précieusement gardé dans le cœur de ses parents. Les premiers instants sont longs, les premières minutes éternelles, qui voudrait que cela s’arrête ?

L’enfance coule ainsi dans une atmosphère joyeuse où les parents sont comme deux remparts qui le protègent des aléas de la vie. L’enfant voit en son père toute la force et la protection qu’incarne la vie et il s’émerveille de la grâce et de l’amour que représente sa mère. Et là, il croit que le monde se limite à ces deux êtres que chérit son cœur, qu’au delà des bras protecteurs de son père et du sein chaleureux de sa mère, il y a le vide, le néant. Jusqu’à ce que…

…Vienne l’âge de l’adolescence. Ses parents sont toujours là, mais son champ de vision s’élargit. Un monde nouveau s’ouvre à lui. Il s’émerveille, ses yeux brillent d’émotion. L’affection de ses parents ne lui suffit plus : il a besoin de l’attention du soleil, de la lune et des étoiles. L’énergie monte en lui. Il est comme un jeune cocotier dont les larges feuilles s’enivrent de la fraîcheur du vent. Mais doucement, insensiblement, le décor change : il est transplanté dans des contrées merveilleuses où des vagues houleuses du bout du monde viennent mourir à ses pieds. Ses parents sont-ils toujours là ? Oui. S’en rend-il compte ? Non. Il a la tête dans les étoiles ; la voie lactée lui est à portée de main.

Soudain, de gros nuages noirs s’amoncellent à l’horizon ; un vent violent dévaste la contrée. Le soleil s’éteint, la lune et les étoiles tremblent d’effroi. Et là, il découvre l’orage pour la première fois. Ses parents l’assistent, impuissants, devant son âme effondrée. Ils ont connu ça. C’est le moule par lequel la vie le fait passer pour le rendre homme. Il comprend que l’amour est le mince fil qui nous relie à la vie et que ce fil est fragile.

Je trouve que les enfants ont beaucoup de chance. Ils peuvent apprécier la vie avec insouciance ; si vous leur donnez une feuille et un crayon, ils dessinent le visage du bonheur. Cette habitude, cette faculté d’émerveillement, je l’ai perdue depuis que j’ai atteint l’âge adulte : 16 ans. A cet âge, j’ai presque eu une illumination ; j’ai découvert que j’étais un homme, oui, un Camerounais, avec tout ce que cela comporte comme désenchantement. D’une évidence subtile au départ, elle me paraitra plus tard comme une violence incandescente des feux de la réalité.

Je suis le fils unique d’un couple monogame. Depuis 9 ans, ma mère mendie son salaire à la fonction publique. Un jour, alors qu’elle dépose ses dossiers dans le bureau d’un fonctionnaire, celui-ci l’assure qu’elle pourra toucher son rappel de salaire à condition qu’il perçoive une commission de 50 % pour la procédure, ce qu’elle refuse horrifiée. Quand elle m’en a fait part, je ne l’ai pas jugée. Je me suis juste regardé dans la glace, droit dans les yeux et me suis dit : «Tu es un homme maintenant !» Et je suis sorti.

J’ai emprunté une voie qui donnait sur un chantier que je connaissais bien. De jeunes gens transportaient des briques pour 3 euros la journée. Je me joignis à eux. La paie étant hebdomadaire, le contremaître nous révéla qu’il disposait de fort peu de moyens et qu’il ne pouvait pas nous payer. Après n rendez-vous, il n’avait toujours pas d’argent et finalement, il n’en a jamais eu. C’est une tactique de grands malhonnêtes qui marche bien. J’ai ouvert un petit carnet dans lequel j’inscrivais d’habitude les proverbes qui me touchaient et j’inscris celui-ci, une larme à l’ œil : «La main qui travaille n’est pas toujours celle qui mangera».

C’est à la mémoire de cet enfant d’hier et de cet adulte encore peu expérimenté que je rédige ce billet, après de longs mois d’indisponibilité dus a la maladie.

Heureux de continuer l’aventure avec vous…