Je n’oublierai jamais cette nuit de mai encore vivante en moi. Ce croissant de lune à peine voilé par les nuages, ce doux vent qui me caressait la peau, et, Françoise devant moi. Elle n’était pas très jolie ; son visage manquait quelque chose qui l’aurait purifié comme un beau dessin aux traits négligemment esquissés et aux couleurs pâles. En réalité, je me sentais plus attiré par sa beauté intérieure, son intelligence, que par ce masque d’ébène aux traits grossiers qu’au plus profond de moi, je chérissais. Le secret de notre amitié résidait dans la profonde complicité qui s’était installée entre nous, cette étoile, volée au clair de lune, que j’avais cachée dans son cœur et que je contemplais chaque jour à travers ses beaux yeux.

Nous étions au sommet d’une colline. Le bruissement du vent taquinant le paysage donnait un tumulte confus, dans lequel, les feuilles mortes et les herbes fraîches faisaient entendre leurs voix. Françoise me regardait sans rien dire. Nous marchions main dans la main, insouciants, heureux. Nous brûlions de cette flamme incandescente des premiers amours, des premières passions, des premiers baisers. Je lui fis savoir que j’étais très gêné de marcher seul à travers les bois pour me rendre au lycée sans elle à mes cotés. Que son état de santé, plutôt triste, me donne de la peine. Elle commença une phrase qu’elle ne termine pas :

– Je…je suis…comment dire ?

– tu n’as rien à redouter, lui dis-je pour la rassurer, rien à craindre.

– je suis enceinte.

– …

Cette phrase résonna dans mon cœur comme une balle de fusil. Tel un éclair, la première solution qui traversa mon esprit, c’était l’avortement. En cette matière, les filles avaient autant de recettes que de jours dans l’année, autant d’armes pour ne pas succomber sous la foudre de la famille déshonorée. La majorité des adeptes de cette pratique en payait le prix de leur propre vie. Mais cela demeurait une issue de sortie quoique risquée.

Ma grande tentation, ce fut de procéder à la politique du blanchissage. En effet, lui proposer une solution pareille m’aurait aligné dans les rangs déjà très longs de ceux qui recouraient à cette pratique diabolique. L’heure était venue pour moi de prendre mes responsabilités. Même si j’avais trop bonne réputation pour devenir père de famille si tôt. Ma mère aurait laissé paraître sa surprise, et éclater sa colère en mille feux pour me consumer : David, qui t’a appris les choses de Satan ?

En réalité, si la sexualité était un sujet tabou pour les parents, il ne l’était pas pour nous. Ma mère ne se sentait pas à l’aise quand il était question de parler de ces « choses diaboliques » avec moi. Par conséquent, j’en faisais souvent le sujet principal de mes commentaires en compagnie des mes amis. Pour nous, c’était un moyen d’affirmer notre masculinité et notre puissance. Je pouvais me vanter d’avoir fait ça avec plusieurs filles, accablant de paroles désagréables, ceux qui prétendaient être abstinents dans le but d’être en accord avec certains principes moraux ou religieux. Ou par timidité.

J’avais 14 ans et Françoise 13. Mon imagination me jouait des tours et me faisait croire au pire. Et que rien finalement ne s’arrangerait. En réalité mes craintes avaient quand même raison d’être car son père n’était qu’un ivrogne. Sa femme était un tambour duquel il tirait mille et une harmonies au gré de ses fantaisies. Pourtant il n’aurait jamais tenu deux minutes devant un homme vigoureux de son âge. Jamais.

Alors que nous descendions de cette colline magnifique, c’est sûr que Françoise y pensait. A cet alcoolique, ce monstre qu’elle avait pour père. A nos folies, notre inconscience. Toutes les images, les souvenirs de sa vie agitée brillaient tels d’innombrables étoiles dans le ciel noir de sa pensée. Elle grelottait de froid et de frayeur. Son cœur battait la chamade. Si seulement il était possible d’effacer le passé et de tout recommencer à nouveau…

Pour m’extirper de ce trouble qui m’envahissait, Françoise me rappela tous nos souvenirs enfouis dans chaque pierre de cette route que nous empruntions quelques mois auparavant pour nous rendre à l’école, nos errances à travers les bois et les roses que nous avions cueillies au bord du chemin… Tout rejaillissait dans ma mémoire comme des feux d’artifices. Tous ces petits bonheurs ajoutaient une dose de nostalgie à mon cœur en proie à un malaise indescriptible. J’avais l’impression que rien ne serait plus jamais comme avant.

Comme nous arrivions déjà à ce petit carrefour qui donnait sur nos habitations respectives, elle se rapprocha un peu plus de moi, s’appuya sur mon épaule comme si elle manquait de force pour avancer, puis, se mit à pleurer doucement. Et comme j’essuyais, de mon mouchoir, les larmes qui dégoulinaient de ses yeux, elle se serra fort contre moi avec cet élan dans lequel je sentais que son amour la portait. Tout à coup, j’eus l’impression que la nature revêtit, comme par magie, mille parures féeriques. Et que ses couleurs devinrent éclatantes, vives, comme dans un beau rêve. Dans une ultime étreinte, je vis à travers ses yeux, un soleil éclatant d’amour dont je n’oublierai jamais les milles scintillements.

Cette nuit là, je ne pus dormir de la nuit. Fallait-il en parler à ma mère ? Que fallait-il faire ? Questions sans réponses. Mais quant à toi, Françoise, tu ne te posais pas ces questions. Tu n’étais pas chez tes parents cette nuit là, n’est-ce pas ? Tu t’es rendu à la rivière alors que nous venions de nous quitter. Pour en finir. Pour ne pas affronter la réalité. Tu t’es procuré un rayon de vélo. Tu as écarté les jambes. Et tu l’as enfoncé dans tes entrailles.

Et le matin, on t’a retrouvé là. Morte. Partie. Et moi tout seul.

Tout seul avec mes remords dans un monde dépeuplé, et même si aujourd’hui j’essaie de me reconstruire, je ne t’oublie pas. Non, jamais. Et je demande chaque jour à Dieu de me pardonner. Et de m’aimer. Comme moi je t’ai aimé.

 

 

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Je fais toutes les nuits le même rêve. Je suis un oiseau blanc, tout blanc, tout auréolé des couleurs de l’espérance. Je plane, les ailes grandes ouvertes tel un aigle et me laisse emporter par les courants vers de nouvelles contrées. Et à mon réveil, la fraîcheur matinale m’apporte le parfum embaumé des villes lointaines et le bruit sourd des débarcadères.

Je veux partir.

Cela fait des mois, que je lutte contre ce sentiment. Ces idées noires qui me saturent l’esprit. Partir au loin, jusqu’au bout de l’horizon, au bout du monde. Partir. Pour me retrouver, revivre. Pour maman qui est tombé dans profonde dépression depuis une dizaine d’année, usée par les multiples procédures, fatiguée de mendier son salaire. Je lui prends tous les jours dans mes bras et lui dit qu’elle doit être forte, qu’elle peut rebondir, faire autre chose. Oui, oui, David, me dit-elle,  je ne suis pas forte. Peut-être que les autres le sont. Le bon Dieu m’a crée toute petite, faible. Je ne peux pas… Et elle pleure. Je pleure aussi. Tout le monde pense qu’elle est possédée par un esprit malin, qu’elle est devenue inconsciente, paresseuse. Mais je sais qu’elle est malade. Très malade. Je dois lui supplier pour qu’elle s’alimente normalement, qu’elle prenne ses médicaments. Des antidépresseurs.

Je veux partir.

Pour ma petite sœur qui me regarde depuis sa huitième année comme un grand-frère, un père. Qui attend de moi que je lui tienne la main au quotidien. Tout comme Dieu le fait pour moi. Je prends souvent sa tête dans mes deux mains, la serre contre moi et lui dit : « Tu ne seras pas comme Séverine, notre ainée. Elle est devenue une prostituée et s’en fout de tout le monde… toi tu es différente, tu dois être différente, oui, tu le seras. » Elle rit. Parce qu’elle ne voit pas mes larmes qui coulent à l’intérieur. Parce qu’elle ne sait pas.

Je vois à travers ses yeux ces sourires qui lui viennent du fond du cœur comme une source jaillissante. Et prie en secret que cet émerveillement lui reste toute la vie. Car en vérité, je ne sais plus sourire, de ce sourire qui dévoile l’emportement du cœur. Peut-être qu’après tout je suis comme maman… La dernière fois que je me suis rendu à l’hôpital, les médecins m’ont dit qu’il fallait absolument que je me détende. Trop de stress. Vous êtes pourtant très jeune, qu’est-ce qui vous tracasse ? Un chagrin d’amour ? Qu’est-ce qui vous tracasse ?

Aujourd’hui, ça fait plus d’un an que je pratique quotidiennement le yoga.  Que je chéris ces heures quotidiennes consacrées à la méditation, assis sur le tapis, le dos bien droit. Ainsi, je découvre chaque jour, au cœur de mon imagination, cette île où je peux me recueillir, fredonner de belles mélodies, celles du silence. Même si après il faut revenir, descendre les pieds sur terre, et accepter. D’avoir été un adolescent adulte sans avoir été aussi fort que je l’aurais pu être. D’être dans une situation qui ne me convient pas. Accepter et sourire à la vie.

Parce que plus profonde est la blessure laissée par le chagrin, d’autant elle pourra contenir de joie.

Parce qu’il y a une étoile derrière chaque douleur, un secret, une surprise, un rêve éveillé.

Parce que je fais toute les nuits le même rêve, celui d’être la personne véritable qui se cache derrière mes peurs, ma fragilité, mon impuissance.

Parce que je rêve d’être moi-même.